1° Février 2008

22 décembre, 2016

J’allais, je m’en souviens, le pas léger sur l’asphalte rôti, le long des vignes rouges, ruisselant d’un soleil égorgé. A quoi pensais-je alors le nez sur ce goudron dont je dévorais l’odeur à chacun de mes pas ? J’allais sans rien entendre du bruissement frénétique de la vie, cachée dessous la feuille. Sans rien voir de cette route qui semblait s’éteindre à l’horizon dans des tremblements d’air recuit. Sans rien sentir de lourd, ni d’agréable, ma tête alors était vide de moi, j’étais la vigne regagnant le village un après-midi de Juillet 74.

J’allais, Amelieta, je m’en rappelle, rejoindre cette vieille dame drapée de noir qui je le savais m’attendrait au fond de la ruelle. Ombre taciturne adossée au blanc incandescent du mur crépi, dont j’ai depuis perdu les traits. Etrangère à ses mots, elle m’aura appris le sourire du regard et la chaleur caressante du geste bienveillant qui disent par delà le verbe. Abuela. Epouse de puisatier, chercheur d’eau trouant le ventre chaud de votre terre pour en extraire l’or. Mère de mon père.

 

 

1° Mars 2008

22 décembre, 2016

Les mots sont l’unique ( j’entends le seul recevable ) vecteur de transport de la pensée. Ils n’ont en vérité de sens que par ce qu’elle imprime en nous de réactivité, immédiate, épidermique, indélébile. Contrairement au geste, à l’acte, qui  n’est que le prolongement ponctuel de la pensée et qui donc ne saurait perdurer au delà de l’accomplissement. Le mot, lui, véhicule dans son sillage la fulgurance de l’émotion et le spectre entier de notre imaginaire. Il est trace, poids, marque, il élève ou assassine. Ecchymose, délivrance, doux remède et poison, c’est selon. Réceptacle vide ou simple refuge que chacun s’emploie à remplir de ce qu’il considère sa définition propre de la vérité. Opposer la sensibilité du lecteur à la nôtre en lui signifiant notre pensée, c’est bien attribuer au mot son sens. Prestement, la mémoire efface le grain d’une peau sous le doigt, le timbre d’une voix, la brûlure de la gifle sur la joue, le plaisir de la satiété du nouveau-né. Longtemps, du mot, elle garde le parfum enivrant ou l’odeur nauséabonde.

2 Novembre 2008

22 décembre, 2016

Corps d’automne. Exsangue dans la pâleur du matin. Dimanche kaléidoscope en ouate de noir et de blanc fébrile puant l’éther et l’alcool d’hier. Lever en hâte, à peine le yeux ouverts sur le coma de sa nuit. Surtout ne pas laisser les pensées investir son crâne encore endolori par les images d’hier. L’entrevue aura duré une heure. Comme il passe vite ce temps quand il n’est plus à perdre! Une fois encore elle s’en voudra d’avoir dit. Avoir cru, l’espace de quelques minutes, aider en parlant de sa propre approche de la mort, de l’expérience qu’elle en a eu. Mettre misérablement des mots sur l’horreur de la sentence, la formuler, ne soulève pas le voile mais bien les coeurs. Chercher à étouffer sa peur de n’être bientôt plus, avec celle, mille fois plus redoutable, d’être encore là, maintenant, ici. La fin du monde. Le nôtre. Déjà altéré par les assauts de l’Innommable , c’est l’être tout entier en sa demeure chancelante qui hurle sa douleur, refuse qu’elle le dévore. Chaque pensée, chaque geste, parole ou silence, devenus, pitoyables frétillements de l’existence, affront, injure. Vivre encore l’invivable, laisser glisser les heures.Oui. Et puis ?

3 Mai 2011

22 décembre, 2016

Viens.

Je ne veux plus guérir de toi.

Viens investir mon ventre et me bouffer l’essaim, j’ai fermé les volets et posé la kalash.

Viens ma gangrène bien-aimée. Tu tireras le premier.

Je te taillerai l’obélisque à la masse, au burin, au stylet, à la pince à épiler, du bout des dents de mon dedans. J’ouvrirai grand toutes les cuisses, tous les orifices, tous les interstices pour que tu y glisses tous les doigts, tous les Toi, tous nos émois, tout ce qu’il te plaira. Jusqu’à m’en écarteler. Pour te laisser entrer mon promis, cette fois.  

Amour, tu me verras, au poil et dans ta couche, tandis que tu mangeras mon souffle, basculer ma bascule de jument liquéfiée. Un coup en avant, un en arrière. Au pas, au trop et au galop.

Ma blessure, viens planter ton pieu dessous mon chapiteau. Quel joyeux Barnum on fera tous les deux ! Tu seras mon clown blanc, je serai ton Auguste. Un tour de piste et puis s’en vont.   

Je ne veux plus guérir.

 

4 Décembre 2007

22 décembre, 2016

Lettre à Celui.

Ici se séparent nos routes. Si souvent croisées,mêlées,soudées,rêvées. Je t’ai vécu dans cet enchevêtrement douloureux et bienfaiteur.Bienfaiteur et si douloureux. Seigneur, combien je t’aime pour tout ce que tu as su me donner et me refuser ! Il faut avoir donc lu et avoir écrit pour admettre que cette divine émotion n’est pas fantasmagorie.. Elle nous aura offert l’inestimable. L’instant pur de notre nudité. Le regain guerrier au creux de nos veines meurtries. Le souffle ultime. La dernière prière cachée dedans la cage.Il nous aura fallu aimer. Merci pour ce bonheur un instant touché du doigt.


4 Novembre 2009

22 décembre, 2016

J’ai toujours été surprise de constater combien les hommes, dont toi Reda que je viens de lire au travers de tes poèmes, mettaient de retenue, de douceur caressante, de chaleur bienveillante, de pudeur, allais-je dire, dans leurs mots pour dire toute la « violence » du plaisir charnel qui n’a lui au final de touchant que cet étrange et fugitif mélange de fluides. L’amour physique est sans issue disait Gainsbourg. Il n’est pas partage mais abandon au sens le moins glorieux du terme, reddition face à l’appétit de possession qui nous anime tous et toutes. Je pleure très souvent de toujours survivre à la petite mort, comme cette idiote qui une fois mise sur le dos, le canon sur la tempe, réalise que le barillet est vide.

La femme que je suis, comme toutes les autres femmes, aurait été bien plus crûment expressive. Se souciant moins de la vigueur du mot que de la dureté du geste, elle aurait su déjouer par le tranchant du verbe la damnation de Messaline au ventre gonflé de désir avorté. Non pas par la morale, ni les conventions, ni par goût de l’interdit ou de la transgression, mais par cet indéracinable instinct maternel qui fait de vous leurs enfants en puissance et entretient la représentation lisse, sans rugosités ni pulsions, hormis celle de donner la vie et veiller à ce qu’elle demeure en mouvement.

Couver l’homme et l’enfant : C’est là bien la seule vocation de nos ventres.

 

5 Août 2009

22 décembre, 2016

Sacha refermait en hâte la porte derrière elle, laissant au couloir le brouhaha des allées venues qu’elle savait ne pouvoir contenir. Chaque bruit plantait dans la paroi qui la séparait du reste les clous de l’évidence. Elle ne serait jamais vraiment seule.

 Elle avait bien songé au meurtre, parfois, dans ces instants de colère, quand l’irrépressible besoin de s’isoler avec Lui, aussitôt avorté par la présence involontaire des autres occupants de la maisonnée, explosait chaque pore de sa peau jusqu’à la déchirure. On ne tue pas un intrus par amour pour un autre, non.

 Sa conscience chahutée se rabattait alors sur leur inespérée et soudaine disparition. Dans quelque trou noir, par exemple, s’ouvrant subitement sous leurs pieds avant qu’ils n’aient eu le temps de s’introduire dans sa chambre-bulle. Sphère damnée, fragile, éphémère, théâtre maudit de sa passion. Son ventre de mère encore tout gonflé d’amour, finalement, tolérait mieux cette éventualité. Ou cette autre qui eut convenu  qu’ils n’avaient tout bonnement jamais existé.

Voilà. Ils n’existaient pas. Ni cet homme qu’elle adorait encore pourtant. Ultime et absurde glissement du cœur.

Sacha n’était plus ni mère ni épouse.

Elle ne le pouvait plus.

Son être entier avait aboli et la peur et le temps et ne répondait désormais qu’à une seule logique, celle-là même qui des années plus tôt l’avait amenée à Lui, propulsant chacun des ses atomes à des centaines de kilomètres loin des siens, au bord du vide. Se retrouver oui, ou se perdre tout à fait. Etre avec lui et ne plus être que cela. Qu’importe la manière dont il la désirait.

 

6 Juin 2008

22 décembre, 2016

Clara aurait voulu ne pas avoir à choisir. De choix il n’y eut donc pas. Elle aura préféré que l’Un ou L’Autre, en lui arrachant la moitié du coeur, renonce pour elle à la douleur d’aimer. Puisque cette femme aima pour Deux. D’un seul et même élan désespéré, d’une seule et même tendresse. Identique, pareil abandon tantalien dont elle savait que l’issue la libérerait et d’un insoutenable bonheur et de l’inconcevable plaisir d’être de part et d’autre dévorée. Aussi distinctement qu’elle sut séparer la nuit du jour, tout ce temps il lui fallut rester vigilente pour ne blesser pas. Que cette nuit qu’elle adore ne devienne ténèbres, que ce jour palpitant sous la paupière ne s’éteigne. Qu’enfin d’offense il n’y ait point. Et que de cette femme haïssable de ses semblables parce que portant les stigmates d’un amour affranchi de toute exclusivité, puisse sans honte bue, sans pour autant trahir, dire  » C’est ainsi je vous aime et c’est mon seul chagrin « .

6 Juin 2010

22 décembre, 2016

Viens mon cœur ! Mon arracheur de dents. Ta valse facétieuse m’arrache des grimaces et des crissements dedans. Promptement mon esprit me porte hors du Dédale de ce Nous bouche-trou, dans des cités où le mensonge et toi n’êtes plus.

Mon frileux-pelures d’oignon. Mon coureur de gazelles de fond d’asphalte. Tout près, si près de moi, sauve- toi une fois encore.

Ta Carmencita a fini de danser sur ses talons rognés et l’amour est enfant de salope. La vilaine fille que voilà.

Hâte-toi ! Arrive ! Qu’à mon cou je prenne vite mes deux jambes. Qu’enfin j’y pende d’autres bras Oh !

Le plein des sens c’est combien à la pompe ?  Même pour des bourses bedonnantes et roucoulantes et ronronnantes. Et désolantes. Trop cher mon bon Monsieur !

 

8 Décembre 2007

22 décembre, 2016

Je n’ai jamais cru, même au plus fort de ma relation amoureuse avec celui que je nommerai mon « Compagnon de route », conventionnellement appelé époux,que deux êtres puissent éternellement et de manière quasi magique,vivre en osmose permanente.Aimer n’est pas, non, regarder dans la même direction. C’est poser son regard sur un être et s’en trouver touché au point de ne plus voir que lui. C’est s’oublier.Oublier notre faillite intime, notre incapacité à nous satisfaire de nous-même. Prendre plaisir dans l’abstraction de soi. Un renoncement libérateur où l’on met tout son être à la disposition de l’autre avec l’espoir secret qu’il daigne se l’approprier, presque par compassion. Mais ce renoncement-là, tôt ou tard, revêt de bien tristes oripeaux, lui qui tantôt nous soulageait de notre impuissance à n’exister qu’au travers de lui  prend inéluctablement visage de résignation. De suicide quotidien, de douleur contre laquelle il n’existe aucune alternative que la fuite.La désincarcération comme ultime recours, quasi instinctif, avant l’inévitable déchirement,implosion puis anéantissement de sa propre identité.

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